Au Cameroun, la chasse aux enseignants est lancée !

Il y a quelques semaines, un enseignant en service au lycée d’Avebe-Esse dans le sud du pays s’est retrouvé en garde à vue dans la ville de Sangmelima. Accusé de « rébellion et incitation à la révolte en milieu scolaire », l’enseignent avait commis le péché impardonnable de mentionner la crise anglophone et le discours du président de la république pendant un cours dispensé la semaine précédente.

Pourtant, la leçon portait sur la réhabilitation des enfants soldats, et comme l’exige l’Approche par les compétences (APC), l’enseignant est parti d’une situation réelle (le conflit dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest) pour faciliter la compréhension de la leçon aux apprenants. Qu’est-ce qui fait donc problème ? Difficile à dire. Toujours est-il qu’un sous-préfet a estimé qu’il en avait trop fait, et l’a purement et simplement fait arrêter et garder à vue.

Paranoïa

Depuis que la crise anglophone a pris de l’ampleur, les pouvoirs publics semblent sur le qui-vive, guettant tout débordement supposé ou réel, prêts à sévir. Les enseignants qui étaient déjà la cible des séparatistes qui les kidnappent et les décapitent quand ils ne les échangent pas contre rançon, sont également pris pour cible par les autorités.

Comme dans le cas de M. Fongang, il suffit d’une parole, d’une opinion mal interprétée par un sous-préfet pour que l’affaire se termine dans un tribunal. Quelques jours après le cas de Sangmelima, une note signée par un autre sous-préfet, et qui mettait en garde les enseignants, a circulé sur les réseaux sociaux.

« Tout enseignant qui sera pris en flagrant délit de dénigrement de l’État, et de ses Institutions sera sévèrement puni conformément à la législation en vigueur », prévient le préfet dans une note signée du 13 septembre 2019 et ayant pour objet « mise en garde ».

Intimidation

Derrière cet apparent appel au respect des institutions se cache en réalité une tentative d’intimidation. Les enseignants, depuis toujours, ont fait l’objet de menaces de même d’abus de la part des autorités (entre autres).

En fin février 2017, un groupe d’enseignants a organisé une manifestation pour protester contre les mauvaises conditions de travail, notamment l’absence de prise en charge de nombreux d’entre eux qui avaient déjà passé plusieurs années sur le terrain. En réponse, une cinquantaine d’entre eux ont été arrêtées, et conduits dans différents postes de police. Là, on leur a posé comme condition de renoncer à leurs revendications, de dissoudre leur collectif et de supprimer leur groupe sur Facebook.

En outre, ils ont rédigé et signé une lettre d’excuses adressée au Ministre des Enseignements Secondaires de l’époque, Jean Ernest Massena Ngalle Bibehe. Une humiliation supplémentaire dont on aurait pu se passer, mais qui avait pour but de faire passer un message : l’enseignant n’a aucun droit, même pas le droit de s’exprimer. Aujourd’hui, les sous-préfets viennent rajouter un paragraphe à ce message : l’enseignant n’a pas le droit d’avoir une opinion ou de l’exprimer (surtout si elle n’épouse pas celle du sous-préfet).

Violations

Il est important de noter que les agissements des sous-préfets de Sangmélima et de Manjo sont des violations des textes qui régissent l’éducation nationale au Cameroun.

Selon l’article 37 alinéa 1 de la Loi n°98/004 du 4 avril 1998 d’orientation de l’éducation au Cameroun, « l’enseignant est le principal garant de la qualité de l’éducation ». C’est donc à lui – et non à un sous-préfet qui au demeurant n’est pas meilleur pédagogue que l’enseignant –, de décider du contenu qui est approprié pour les apprenants. Bien sûr, cela se fait sous le contrôle et la supervision des chefs de département et des censeurs qui sont chargés de la pédagogie dans les établissements secondaires.

Dans son article 38, la même loi rappelle que « L’enseignant jouit, dans le cadre des franchises académiques et dans l’exercice de ses fonctions, d’une entière liberté de pensée et d’expression, dans le strict respect de la liberté de conscience et d’opinion des élèves ». Il n’est donc pas question d’essayer d’orienter son raisonnement en proférant des menaces sur les médias et dans des communiqués qui n’ont pas la primeur sur une loi.

Insécurité

Au Cameroun les sous-préfets et autres autorités ne sont pas les seuls à avoir déclaré la guerre aux enseignant(e)s. Il y a deux jours, c’est un homme en tenue qui essayait d’étrangler la maitresse de son fils après l’avoir copieusement passée à tabac. Elle n’eut la vie sauve que grâce à l’intervention de la directrice de l’école qui a réussi à appeler à l’aide après d’être interposée. Le tort de l’enseignante, c’était d’avoir puni le fils du monsieur, pour n’avoir pas fait ses devoirs.

Un cas similaire s’est déroulé en novembre 2018, au lycée bilingue de Mayo-Oulo dans la région du Nord. Cette fois-ci c’est le commandant de brigade qui, accompagné de sa femme, est venu molester un surveillant général qui avait puni leur fille. L’affaire a failli se terminer en drame : les élèves du lycée ont pris la défense de leur enseignant, obligeant le commandant à se retrancher dans les locaux de la brigade, sous la protection des éléments du Bataillon d’Infanterie Motorisée (BIM) venus en renfort. Si par la suite une réunion de crise a été organisée, c’est simplement parce que les élèves en avaient après le commandant et que la communauté éducative avait décidé d’expulser les enfants de l’homme en tenue de tous les établissements où ils étaient scolarisés.

L’enseignant est dans une situation délicate où tout le monde le considère comme un ennemi et se donne le droit de l’attaquer jusque dans son lieu de service, sous le regard passif des responsables de l’établissement et en totale violation de l’alinéa 1 de l’article 27 de la loi d’orientation de l’éducation au Cameroun qui stipule que « l’enceinte d’un établissement d’enseignement est inviolable ».

Rendement

Toutes ces intimidations et violences ont un impact négatif sur le rendement des enseignants. Prenons le cas des enseignants incarcérés il y a deux ans. Pendant tout leur séjour en cellule, qui assurait leurs cours ? Et, à leur sortie, humiliés comme ils l’ont été, repartiront-ils en classe avec la motivation nécessaire pour bien faire leur travail ? Non, impossible.

Après l’arrestation de M. Fongang, certains de ses collègues du lycée d’Avebe-Esse ont décrété que personne ne ferait cours durant la semaine. Qui rattrapera ces heures de cours (pas le sous-préfet, en tout cas) ? Pire encore, une certaine psychose s’est emparée des enseignants. Personne ne veut être le prochain sur la liste des enseignants incarcérés. En conséquence, certains aspects des leçons risquent d’être survolés ou carrément mis de côté. De quoi enfoncer les élèves dont le niveau actuel laisse déjà à désirer.

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